• 13 juin 2024 5h04

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Côte d’Ivoire : à Abidjan, aux hommes pauvres, l’amour impossible

ByECHOS DU MONDE

Juin 1, 2023

Faut-il absolument de l’argent pour trouver l’amour ? A Abidjan, ville la plus peuplée de Côte d’Ivoire, l’idée que l’homme doit prendre en charge les dépenses du couple dès le premier rendez-vous reste tenace.

« Quand on n’a pas l’argent on cherche pas femme, c’est l’argent on cherche », chante l’artiste ivoirienne populaire Roseline Layo dans son single « Joli garçon » sorti en mai.

Après le concert de la chanteuse au Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (FEMUA) à Abidjan, fin avril, un jeune homme s’agace dans la foule.

« Je préférerais qu’elle dise qu’il faut marier un homme qui se débrouille, qui essaie de faire quelque chose dans la vie », s’exclame Ali Samassi, 25 ans_._ »Un homme qui n’a pas d’argent a le droit à l’amour », poursuit-il.

Mais malgré les nombreuses autres réactions d’hommes mécontents sur les réseaux sociaux, Roseline Layo persiste : « un garçon qui a l’argent est plus beau que celui qui est joli », écrit-elle sur sa page Facebook.

Aussi célèbre que la chanteuse, le jeune rappeur du même pays, Suspect 95, lui, se fait le porte-voix des hommes frustrés par cette injonction.

En 2020, il a créé le Syndicat, un mouvement de 20 000 adhérents pour « les droits des hommes qui se voient obligés de dépenser de l’argent lorsqu’ils courtisent une femme ».

« L’argent n’est pas la seule condition pour tomber amoureux. Tu peux avoir un mari qui a de l’argent mais qui va te maltraiter », argumente Ali Samassi, et quelqu’un qui « n’a rien » peut « t’apporter de la joie ».

Pour la sociologue Rebecca Ezouatchi, l’argent reste malgré tout « fondamentalement » une condition dans les relations amoureuses homme-femme.

Un constat partagé par l’anthropologue Boris Koenig, qui a interrogé de jeunes Abidjanais précaires pour la revue scientifique canadienne Recherches féministes.

Pour ces jeunes, « manifester un attachement amoureux à une jeune femme » c’est « miser sur une fille », explique le chercheur : l’inviter à dîner et lui offrir des cadeaux, en espérant devenir son petit ami ou le rester.

En Côte d’Ivoire, la pauvreté touche davantage les femmes que les hommes. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), en 2021, « 46% des femmes ivoiriennes de plus de 15 ans » ont accès au marché du travail contre 65% des hommes.

L’écart est encore plus important (51% contre 81%) selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), et reste « nettement plus élevé en Côte d’Ivoire que dans des pays voisins comme la Guinée, le Ghana ou le Liberia ».

Et l’idée que l’homme doit payer est ancrée depuis plusieurs générations.

« Déjà au cours des années 20, alors qu’Abidjan n’était qu’une ville coloniale regroupant quelques milliers de personnes, les comptes-rendus d’audiences de divorce au tribunal faisaient référence à cette construction de la masculinité associée à la figure du pourvoyeur de ressources », analyse Boris Koenig.

Aujourd’hui, la dot, un ensemble de cadeaux et d’objets de la famille du fiancé pour celle de sa future femme, reste une pratique courante. Sa valeur, établie par la famille de la mariée, est parfois multipliée par dix ou 15 depuis ces dix dernières années, explique à l’AFP Rebecca Ezouatchi.

Si certaines femmes dénoncent cette coutume, « on les taxe de tous les noms » affirme la sociologue. Aujourd’hui, certaines jeunes filles essaient toutefois d’utiliser cette tendance à leur avantage.

Selon Boris Koenig, celles-ci rusent avec celui qu’elles appellent le « gaou » (le naïf) ou le « pointeur », en lui demandant de l’argent lors de chaque rendez-vous. Elles en profitent seules, ou participent aux frais de leur foyer et payent parfois la scolarité de leurs petits frères et sœurs.

« Tu donnes un rendez-vous au gars, tu prétextes des excuses pour rentrer chez toi. Tu le revois plusieurs fois en lui faisant croire que tu vas mougou avec lui un jour » (avoir un rapport sexuel en nouchi, argot ivoirien), mais « ça n’arrive jamais », assume d’une voix grave et avec assurance Aïcha S’y, dans un maquis animé de Yopougon, commune populaire d’Abidjan.

Un système paradoxal qui permet aux femmes d’accéder à une forme d' »indépendance financière »… par la dépendance à l’argent d’un homme, résume Boris Koenig.

Un piège, pour Rebecca Ezouatchi, car « tout ce travail de séduction s’arrête malheureusement quand on passe le cap du mariage », quand l’homme peut alors abuser de sa position.

AFP

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